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Chapitre 1 : La bibliothèque privée de Mr Léon Feuillette

 

Tous les jours à neuf heures précises, Mr Léon Feuillette ouvrait la porte au fond du couloir au premier étage, la refermait aussitôt entré de sorte que personne ne pouvait jeter un coup d’œil à l’intérieur en passant. Ce qu’il faisait après ? Personne n’aurait su le dire. Mr Feuillette gardait jalousement le secret et, à vrai dire, il y avait tellement de travail au manoir qu’ils n’avaient pas le temps de s’y intéresser. Il en ressortait à chaque fois à midi trente précisément, allait prendre son déjeuner dans la petite salle à manger, au même étage mais à l’autre bout du couloir et revenait s’enfermer dans sa bibliothèque à une heure trente-cinq de l’après-midi, précisément aussi.

Un jour, un de ses amis très étonné de cette étrangeté avait demandé à Léon pourquoi il retournait travailler à trente-cinq et non à trente, puisqu’il était si pointilleux. Ce à quoi, Léon avait répondu que ces cinq minutes lui permettaient de boire son café tranquillement tout en lisant une dépêche.

Donc il retournait dans sa bibliothèque et n’en ressortait qu’à sept heures trente (il aimait les chiffres ronds, hormis sa petite entorse de l’après-midi), cette fois pour de bon car il passait ses soirées à son cercle, où il dînait et n’en rentrait que fort tard.

On pourrait penser, en voyant cette routine réglée comme un métronome que Monsieur Léon Feuillette était un vieux barbon. Il n’en était rien. Il était sans doute un peu barbant mais il n’avait rien de vieux… ni de très jeune d’ailleurs. Il avait une quarantaine d’années, était assez bel homme, disons convenable, et sa vie le satisfaisait ainsi…

Le soir de l’Equinoxe du Printemps, Monsieur Léon rentra chez lui passablement grisé par le repas arrosé de vins des Sileni du sud de la Romanie et de bières des Cluricaunes d’Eire. Il ne marchait pas très droit et n’avait pas les idées claires aussi ne s’étonna-t-il pas d’échanger quelques paroles de politesse avec une dryade alors qu’il ne les voyait même pas d’ordinaire pas plus que le fait de voir un pégase et un dragonnet traverser son jardin ne lui parut incongru.

Georges, le flegmatique maître d’hôtel, attendait son maître pour prendre son manteau, sa canne et son chapeau et le guider discrètement jusqu’à sa chambre. Il ne fallait pas qu’on le voit dans cet état-là. Seul Georges, qui le connaissait depuis longtemps, était autorisé à le voir ainsi et il avait pour mission de garder le secret et de faire en sorte que celui-ci ne s’ébruite pas.

Le couloir, plongé dans la pénombre et le silence, parut vide et froid à Léon. Pour pallier cet inconvénient, ce dernier crut bon de se mettre à chanter et Georges eut toutes les peines du monde à le faire taire.

Monter Léon jusqu’à sa chambre fut assez compliqué et le digne maître d’hôtel soupira de soulagement quand il put enfin retourner dans ses quartiers.


Le matin s’annonça plus vite que Léon l’aurait souhaité. Sa tête le martelait et ses yeux piquaient affreusement et les bruits de la maison lui mettaient le cœur au bord des lèvres. Il se tourna vers le mur, remonta les couvertures au-dessus de sa tête et se rendormit.

Quelques heures plus tard, c’est un Léon redevenu lui-même qui reprit sa routine. Il se rendit dans la bibliothèque comme d’habitude et se mit à son mystérieux travail.

Enveloppé par la quiétude de la pièce, Léon retrouva tous ses esprits et oublia les fantaisies qu’il avait faites pendant la nuit. Lui, avoir discuté avec une dryade ? Quelle idée ! Lui, avoir chanté à tue-tête ? Vous n’y songez même pas ! Et puis, il avait des affaires plus importantes que ces fadaises à s’occuper. Qu’on lui fiche la paix !

Il savourait sa solitude quand…

— Bonjour ! s’exclama une petite voix…


 

Un long cri strident retentit dans le manoir. Cet hurlement affreux fit presque trembler les murs pourtant solides de l’antique demeure, figeant instantanément toute forme de vie, humaine, animale ou autre, dans la maison et alentours.

Impertubable, la petite fille blonde balançait ses jambes menues, ses pieds heurtant à intervalles réguliers la commode en brun et grenat placée contre le mur tapissé de vert à rayures dorées en face du bureau de son oncle. Le visage blême et figé de stupeur, Léon la regardait comme si elle était un fantôme.

« Mais… Mais… Que fais-tu ici, toi ? Où est Grizéla ? »

« Maman est partie, répondit la fillette sans s’émouvoir. On m’a déposée ici. »

« On t’a déposée… Qui ? Pourquoi ? Que vais-je faire de toi ? »

« Je ne connais pas le nom du conducteur du fiacre qui m’a conduite ici. Je suis venue toute seule parce que vous êtes ma seule famille désormais et vous n’aurez rien à faire de moi, je peux me débrouiller toute seule. »

« Tu n’as que neuf ans ! Tu as besoin d’un adulte pour s’occuper de toi. Je suis trop occupé. »

« Occupé à quoi ? » demanda la petite fille, curieuse.

« Je vais demander à Linette, » continua de réfléchir Léon sans l’entendre.

Voyant que son oncle ne lui prêtait plus aucune attention, Aëla descendit de son perchoir et se dirigea vers une des grandes bibliothèques où un livre attirait son attention depuis le début de son entrée. Elle se dirigea dans cette direction, les épais tapis étouffant opportunément le bruit de ses pas. Elle retint son souffle et ouvrit la porte vitrée. Heureusement, celle-ci ne fit aucun bruit et son oncle, toujours abîmé dans ses pensées, ne remarqua rien.

Il ne restait qu’à se hisser sur la pointe des pieds, à tirer sur le bras et à saisir ledit livre sans rien faire tomber. Aëla, rompue à ce genre d’exercices, le fit en un clin d’œil. Elle referma la porte et s’assit sur le tapis, le dos calé contre le bois brun grenat du meuble. Elle observa un bref instant la couverture en cuir végétal teinté de vert d’eau et agrémenté d’une peinture enchâssée dans un cadre ovale argenté. La peinture, une aquarelle, représentait un paysage fantasmagorique. Le titre était écrit en lettres argentées juste en dessous. La fillette ouvrit le livre et se plongea sans tarder dans sa lecture.

« Qu’as-tu dans tes mains ? Qui t’a permis de fouiller dans ma bibliothèque ? »

Le hurlement de Léon fit trembler les vitres de la bibliothèque. Aëla leva vers lui des yeux gris doux et impassibles. Des yeux si semblables à ceux de Grizéla, sa sœur bien-aimée. C’est sans doute grâce à cela que son irritation retomba aussitôt et qu’il ne chassa pas sa nièce de la bibliothèque.

«Ben, tonton. Tu vois bien que c’est un livre !»

L’étonnement d’Aëla était sincère. Léon ne prit pas la peine de lui répondre. Il souleva le livre qu’elle tenait dans ses mains pour en lire le titre. Sa mâchoire parut se décrocher.

«Tu ne le lis pas vraiment !» s’exclama-t-il.

«Bien sûr que si. Les gravures sont certes très belles mais j’ai passé l’âge de lire des livres d’images.»

«Enfin, ne raconte pas de bêtises ! Personne ne sait déchiffrer ces signes. D’ailleurs, je songe à m’en séparer. Il me prend de la place et ne me sert à rien.»

«Ne fais pas ça, tu risques de le regretter. Je peux le lire parce que j’ai appris l’ancien haut-elfique. »

Léon regardait sa nièce avec incrédulité. Comment une enfant aussi jeune pouvait-elle avoir appris une langue réputée être la plus complexe au monde, alors que les meilleurs linguistes s’y étaient cassé les dents ?

Aëla rendit son regard à son oncle, puis, l’air de rien, lut un passage. Les mots coulaient de sa bouche avec fluidité, prouvant à l’adulte incrédule que la fillette savait de quoi elle parlait. Sans aucune hésitation, elle traduisit le texte dans la foulée.  Les langues elfiques avaient cette particularité : il était impossible de mentir sur leur traduction ou sur leur lecture. Ainsi une personne qui n’y connaissait rien ne pouvait feindre de les parler.

Quand elle eut terminé de traduire, Aëla leva la tête. Son oncle était figé de stupeur, au point qu’elle eut peur qu’il fût transformé en statue. Cela ne dura qu’un bref instant puis l’oncle Léon sembla se transformer en tornade. Il tournoya d’étagères en étagères.

Les livres s’empilèrent sur les tables, le bureau, le sol, bref sur toutes les surfaces planes disponibles (ou pas) à la vitesse de l’éclair. Certains réintégraient leurs étagères, accompagnés d’exclamations impatientes. D’autres furent mis en tas dans un coin et les restants furent empilés dans un autre.

Aëla observait la scène, d’un air dubitatif. Une nouvelle tournée de livres fut à son tour rangée dans les étagères. Finalement, il n’en resta qu’une dizaine, tous écrits en elfique commun, haut-elfique et ancien haut-elfique, dont celui qu’Aëla était en train de lire.

La porte de la bibliothèque s’ouvrit et l’oncle Léon sortit  en coup de vent. Il revint l’instant d’après, muni d’une mallette dans laquelle il entassa les livres sélectionnés. Aëla se demandait ce qu’il allait résulter de tout ce chamboulement.

Elle n’allait pas tarder à le savoir…

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